Par Hubert Brochard – Dans un immense atelier, aux côtés de tracteurs récents, trois tracteurs antiques remis à neuf scintillent. Les artistes qui les ont fait revivre partagent leur passion en vendant des pièces neuves pour ces véhicules d’une autre époque.
En 1955, Louis-Philippe Forest a fondé l’entreprise Machineries Forest, tout en continuant de diriger la ferme familiale avec Simone Lafortune, son épouse. Formé en agronomie au Collège Macdonald, Louis-Philippe connaissait l’anglais, ce qui l’a aidé à devenir concessionnaire de la célèbre marque Allis Chalmers connue pour ses tracteurs de couleur orangée. C’est en 1972 que Michel et Richard Forest, deux des sept enfants du couple, rachètent le commerce familial situé à deux pas de la ferme, à L’Épiphanie. À quelques kilomètres au nordest de l’Île de Montréal, sur un site bordé d’arbres et de champs de maïs, s’aligne une multitude de machines agricoles de toutes sortes, neuves et anciennes.
Aujourd’hui Machineries Forest vend et offre le service d’entretien pour plusieurs marques de machines neuves et de seconde main, utilisées en agriculture, pour le déneigement ou le travail en milieu forestier, commercial et résidentiel. De plus, ce concessionnaire continue d’être spécialiste en restauration des anciennes machines, notamment de la compagnie Allis Chalmers Manufactoring. Rappelons que ce fabricant américain de tracteurs, créé à Milwaukee dans les années 1840, fut racheté par K-Hdeutz Ag, en 1985, pour former la compagnie Deutz-Allis. Cette dernière fut elle-même achetée en 1990 par une compagnie qui prit le nom d’AGCO.
Une passion familiale
Machinerie Forest a aussi l’originalité de vendre des pièces de rechange neuves pour les tracteurs anciens, et cela pour une foule de marques : d’Allis Chalmers à Ford en passant par Massey Harris ou encore White et Oliver. « La machinerie antique, on a toujours été dedans », dit Michel. Mais cela s’est intensifié quand lui et son frère Richard se sont mis à chercher des pièces de rechange pour retaper leurs propres tracteurs, entre deux concours de tir. Au fil de leurs recherches, les frères Forest ont notamment fait affaire avec la firme américaine Steiner Tractor Parts, un important fournisseur situé à Lennon, au Michigan. La compagnie Steiner publie un catalogue de plus de 350 pages, détaillant 4000 pièces de tracteurs anciens. « On s’est dit que la distribution de pièces de tels tracteurs pourrait aussi être une bonne occasion pour nous », raconte Michel. C’est ainsi que les deux frères sont devenus distributeurs pour cette compagnie.
En tant que distributeur de cette firme américaine, Machinerie Forest s’occupe de toutes les préoccupations des collectionneurs : taux de change, frais de douane, etc. Par l’entremise de leur important fournisseur, ils peuvent offrir un meilleur prix pour les pièces clients, l’entreprise peut même importer un tracteur antique des États-Unis.
Parallèlement, les deux frères ont monté leur propre collection de catalogues de pièces. Et ils ont souvent mis leur personnel à contribution pour surveiller les belles occasions de pièces ou de machines antiques.
Un musée extraordinaire
Autour de l’édifice, plusieurs tracteurs et machines agricoles d’un âge vénérable partagent la vedette avec leurs descendants modernes. Devant la grande vitrine, un tracteur Allis Chalmers de 1946 muni d’une lame niveleuse intrigue les visiteurs. Sur ce tracteur, deux grandes roues permettent le relèvement – manuel! – de la lame. « Ce modèle servait à niveler les chemins de campagne », explique Michel.
Derrière, à l’abri des arbres, d’autres belles pièces de collection sommeillent. Parmi celles-ci trône un tracteur massif aux roues en acier, avec manivelle de démarrage. Dans la rangée qui lui fait face, les deux frères nous montrent un tracteur d’aspect plus léger, chaussé de pneumatiques. « Celui-là, c’est le premier tracteur à être réellement conçu pour être monté sur des pneus, dit Michel. Et il était en même temps plus léger et plus polyvalent. » L’homme, qui connaît l’histoire de la machinerie agricole sur le bout des doigts, raconte que les premiers essais sur pneumatiques avaient été faits conjointement par les firmes Allis Chalmers et Firestone, dont les propriétaires étaient amis. Ils ont d’abord essayé avec ce qu’ils avaient sous la main : des pneus d’avion! « Mais ils ont vite réalisé qu’il fallait réduire la pression des pneus de 70 à près de 15 livres, pour obtenir une traction acceptable », relate-t-il.
Un peu plus loin, il s’arrête avec son frère Richard devant un tracteur Allis Chalmers des années 1950 encore en état de marche. Vendu à l’origine au voisin immédiat du commerce familial, il a été récupéré dans un village des environs. « Ce tracteur n’a jamais subi de réparation, sauf pour la pompe à eau! », mentionne Richard. On découvre ensuite un ancien modèle d’épandeur à fumier dont le système de projection est placé à l’avant. Puis, les deux frères attirent notre attention sur une petite charrue réversible de fabrication américaine et, sous un abri, un petit tracteur avec moteur à l’arrière. On peut y installer, en position ventrale, des rangées de dents de sarcleur. « On retrouve encore ce modèle des années 1945 à 1955 dans les fermes maraîchères de la région de Sainte-Martine », précise Richard.
Bien restaurer, ça coûte!
« Ça coûte cher, restaurer une machine antique, prévient Michel. Juste pour la peinture il faut prévoir un minimum de 500 $, si on souhaite retrouver la couleur originale, qui ne déteint pas avec le soleil. » Le spécialiste conseille de se procurer des lettrages autocollants de bonne qualité : ils sont plus chers, mais réellement plus durables. Il souligne néanmoins que les fabricants n’étaient pas toujours scrupuleusement constants en ce qui concerne la couleur, ou la position ou la forme des lettrages.
Richard est le plus habile en mécanique. Il a retapé à lui seul, quelques tracteurs Allis Chalmers. De temps en temps, il utilise d’ailleurs l’un d’eux à la ferme qu’il a rachetée de ses parents. Et quand il rénove, il n’hésite pas à remodeler lui-même certaines pièces. Il a adapté notamment le châssis d’un tracteur, car le seul moteur trouvé pour le réparer était d’un modèle différent. En plus d’être mécanicien, il semble que des talents de joaillier lui permettent, de remplacer, de réparer ou de façonner les moindres écrous, roulements à billes, interrupteurs ou cadrans nécessaires pour la restauration de ces pièces d’histoire.
Des collectionneurs convaincus
Un jour, les deux frères ont reçu la visite d’un collectionneur de Gatineau, très intéressé par le tracteur Farmall H qui patientait dans la cour. Quand l’épouse de l’acheteur a constaté la peinture qui pelait sur le véhicule, elle s’est exclamée, déçue : « On a fait quatre heures en camion pour ça?! » Mais après un survoltage, l’engin a tout de même démarré. « Le tracteur avait encore toutes ses pièces d’origine : phares, siège, grillage, interrupteur et tout, et tout, se rappelle Michel. Ça l’a convaincu. Six mois plus tard, il nous envoyait des photos pour nous dire à quel point il était content. Il avait fait un superbe travail de rénovation! »
Il y a quelques années, Michel consultait un site Internet américain (et anglophone) consacré à la marque Allis Chalmers. Dans le forum de discussion, un internaute d’origine française demandait où il pourrait trouver certaines pièces de la marque. « Je lui ai écrit en français, raconte Michel. En moins de cinq minutes, il me répondait lui aussi en français! C’est un homme de la région de Marseille. » Un collectionneur, plus que satisfait qui leur rendra visite l’an prochain et qui insiste pour les inviter dans le sud de la France.
Les tracteurs rénovés par Machinerie Forest fonctionnent. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre à la compétition de tir de tracteurs antiques de Saint-Alexis-de-Montcalm qui se déroule tous les mois d’août. Une façon de se rappeler que l’âge et la force ne sont pas nécessairement contradictoires!

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